Le “tout renouvelable” ne surviendra pas avant plusieurs décennies

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Abdelmadjid Attar

Consultant, expert international en énergie et ancien PDG de Sonatrach

 

Source: Al huffington post maghreb

- Quelle importance pour la transition énergétique dans le contexte de crise actuelle ?

Je pourrai dire pour commencer mieux vaut tard que jamais, car cette tendance n’a rien à voir avec la crise pétrolière ou économique actuelle. Même si le prix des hydrocarbures était comme il le fut il y a 10 ans, il faut y aller, parce qu’il s’agit maintenant d’une tendance mondiale liée à trois facteurs majeurs.

En premier, la nécessité d’assurer son indépendance énergétique à très long terme parce que les hydrocarbures ne sont pas éternels ; en second lieu, une prise de conscience générale qu’il faut assurer cette indépendance par la disponibilité de ressources pérennes, les moins chères, et sans impact sur l’environnement de façon générale ; et enfin en troisième lieu, parce que le progrès technologique est en train de modifier complètement les modèles de consommation énergétique et rien ne l’arrêtera à l’avenir, ce qui peut nous réserver de grosses surprises.

- Sommes-nous réellement engagés sur la voie de la transition énergétique ? Y a-t-il urgence à le faire ?

En théorie et sur le plan politique, il n’y a aucune raison de douter de la volonté du gouvernement de s’engager dans cette voie depuis 2011, quand le premier programme d’énergies renouvelables a été établi et approuvé. Il a encore été modifié il y a un peu plus d’une année, avec un caractère d’objectif stratégique et de priorité nationale. Et enfin, il faut signaler que l’Algérie est partie prenante des engagements de la COP21.

On peut donc considérer que l’Algérie est engagée dans cette voie. Mais il faut reconnaître que les hésitations en matière de mise en œuvre et de taux de réalisation sont loin de ce qui était prévu, ou plutôt de ce qu’il faudrait réellement faire de concret sur le terrain.
Il y a par conséquent urgence, et ce, d’autant plus que les moyens financiers nécessaires ne sont plus ce qu’ils étaient à cause de la crise pétrolière.

- Quels sont les choix qui s’offrent à nous et sur lesquels il faut miser pour sortir de la dépendance aux hydrocarbures ?

Les choix sont simples et connus depuis des décennies. C’est tout simplement le travail et la diversification de notre économie à travers la création et la production de nouvelles richesses. Cela peut venir de l’agriculture, de l’industrie, des services et bien d’autres secteurs d’activité.

Tout le monde le reconnaît, en est conscient et le déclare haut et fort : nos gouvernants, les experts, même le citoyen lambda vous le dira. Mais nous continuons tous hélas à vivre en rentiers en regardant du matin au soir la courbe du prix du baril de pétrole. Le problème n’est pas par conséquent de faire des choix maintenant, mais de modifier tout simplement le mode de gouvernance de façon générale, en finir avec l’assistanat et produire ce que nous consommons.

- Pensez-vous que le fait de donner la tutelle sur le dossier des énergies renouvelables à deux ministères soit une bonne chose ?

Je n’ai aucune idée sur les motivations ou les objectifs de cette nouvelle organisation. Elles sont peut-être justifiées ? Mais a priori, je considère qu’il s’agit là encore d’une hésitation supplémentaire qui risque de retarder la mise en œuvre et l’accélération du programme des énergies renouvelables.

De mon point de vue, l’introduction ou les programmes des énergies nouvelles ont d’abord pour objectif de préparer et d’assurer l’indépendance énergétique des pays et des populations, une mission et une responsabilité qui relèvent du secteur énergétique.
Cette mission est aujourd’hui assurée par deux sous-secteurs : les «pétroliers» qui font parfaitement bien leur travail en produisant non seulement la ressource énergétique nécessaire, mais aussi la rente financière ; et les «électriciens» qui produisent l’énergie nécessaire avec les hydrocarbures.

L’objectif à moyen terme étant de réduire le poids des hydrocarbures en tant que rente et source d’énergie, puis à long terme se préparer à l’épuisement progressif des réserves en hydrocarbures et générer nos besoins énergétiques par des sources alternatives, je suis d’avis que cela relève en priorité de la mission des «électriciens».

Cela ne signifie pas bien sûr que l’environnement n’a aucune importance ou pas de lien avec l’énergie et plus précisément les énergies renouvelables. Disons qu’il en subit les conséquences qu’elles soient positives ou négatives selon la nature des sources utilisées et surtout le modèle de consommation.

L’environnement est aussi agressé par beaucoup d’autres facteurs, y compris l’activité humaine en général, et sa protection constitue aujourd’hui une priorité à travers le monde entier. Il aurait été alors préférable de créer un ministère de l’Energie et de l’Environnement comme cela existe dans beaucoup de pays, et un ministère des Hydrocarbures, chacun ayant une mission et une responsabilité stratégique, et bien sûr une complémentarité tout à fait positive.

- Le rejet du projet Desertec a-t-il été une erreur ?

A ma connaissance, il y a et il y a eu beaucoup de confusion à ce sujet. Desertec était une sorte de fondation autour d’une idée, avec en parallèle une initiative industrielle nommée «DII». Il me semble que c’est le projet industriel lui-même qui n’a pas pu fonctionner du fait, semble-t-il, que ses promoteurs étaient beaucoup plus intéressés à «vendre» des équipements du renouvelable en Algérie qu’autre chose.

Mais nous aurions pu quand même nous accaparer le concept et le développer au fur et à mesure de l’évolution des technologies dans ce domaine, sans se lancer dans l’importation des équipements ou des procédés proposés à l’époque. Cela fait maintenant presque dix ans et, croyez-moi, beaucoup de choses ont changé.

- Doit-on aller vers «le tout renouvelable» avec cette tendance à l’amenuisement de nos réserves en hydrocarbures ?

Le «tout renouvelable» ne surviendra pas avant plusieurs décennies parce qu’il ne s’agit pas de génération électrique seulement. Certains segments de l’industrie ou du transport auront toujours besoin d’hydrocarbures comme source d’énergie. Le gaz naturel va remplacer progressivement le pétrole liquide.

Le transport maritime, aérien et même routier (camions) utilisera de plus en plus de gaz naturel, y compris sous liquéfié. Nous avons donc besoin de préserver une partie des réserves actuelles pour le très long terme. En parallèle, il va de soi qu’il ne faut négliger aucune autre source d’énergie, dont le solaire sera pratiquement prépondérant.
Le monde entier, et l’Algérie n’y échappera pas, va voir son modèle de consommation énergétique basculer vers un modèle électrique, et de moins en moins consommateur.

 

Cela signifie que nous consommerons de moins en moins d’énergie, plus d’électricité que d’hydrocarbures ou autre source d’énergie, et par conséquent de plus en plus de renouvelable globalement. La source renouvelable (solaire) est abondante en Algérie et il faut juste espérer qu’elle ne sera pas gérée et utilisée comme l’ont été les hydrocarbures.

 

Nadjia Bouaricha

Source: 
EL Watan